Affaire Cahuzac: quels signes verbaux et non verbaux pouvaient révéler un mensonge ?

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08 avr

Auteur: Othello (admin)
Commentaire(s): 4
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Ça y est ! Jérôme Cahuzac a finalement reconnu avoir menti et avoir détenu un compte en Suisse non déclaré, après 4 mois de démentis catégoriques.

Mais au travers des différentes déclarations faites depuis le début de l’affaire par l’ancien ministre du Budget, celui-ci avait-il laissé échapper des signes verbaux ou non-verbaux que les personnes formées aux méthodes de détection du mensonge pouvaient déjà repérer ?

Le contexte

Depuis quatre mois, Jérôme Cahuzac n’a eu de cesse de démentir les accusations portées contre lui par Mediapart, l’accusant d’avoir possédé un compte en Suisse non déclaré au fisc français. D’abord véhémentes, ses dénégations se sont faites plus floues. Finalement, l’ex-ministre du Budget a reconnu dans une note publiée le 2 avril 2013 sur son blog, l’existence “d’un compte bancaire (…) depuis une vingtaine d’années”.

Analyse des dénégations de Jérôme Cahuzac du 5 décembre 2012

Principes d’analyse

Énonçons dès à présent 2 grands principes que nous utilisons chez Othello pour nos analyses :

1) Personne ne veut mentir
2) Chacun pense exactement ce qu’il dit

En effet, le système “par défaut” de l’être humain est de dire la vérité, car mentir est une activité complexe demandant un effort mental supplémentaire. Cela conduit à ce que, consciemment ou non, chacun préfère dire la vérité, même en jouant sur les mots, plutôt que d’avoir à mentir purement et simplement.

En revanche, lorsque nous cherchons à analyser la crédibilité d’une personne, aucune interprétation ou déduction des propos d’une personne ne doit être réalisée, car chacun pense exactement ce qu’il dit. Ni plus, ni moins.

Application aux déclarations de Jérôme Cahuzac

Adoptons ces principes le temps de l’article, et voyons comment ils s’appliquent aux différentes déclarations de J. Cahuzac :

4 décembre 2012 :
“Je n’ai jamais disposé d’un compte en Suisse ou ailleurs à l’étranger. Jamais.” A peine Mediapart a-t-il publié son premier article que le ministre du budget réagit dans un communiqué sur son blog.

Ce premier démenti est clair et complet. C’est précisément ce que nous attendons d’une déclaration crédible : elle englobe toute la période de temps sur laquelle le ministre est accusé (“Je n’ai jamais disposé d’un compte”) et complète (“en Suisse ou ailleurs à l’étranger”).

Élément de contexte à garder en tête toutefois : cette déclaration, publiée sur son blog est intéressante car elle correspond à la première réaction du ministre. Toutefois, cette déclaration n’est ni spontanée (publication écrite sur un blog), ni nécessairement la production de Jérôme Cahuzac lui-même (elle pourrait par exemple être le démenti formulé par son avocat)

5 décembre 2012 :
Dès le lendemain, J. Cahuzac intervient sur RTL pour répondre à nouveau aux allégations de Médiapart

00:08-00:20 :

Apathie: “Le site Médiapart écrit ceci vous concernant : le ministre du Budget Jérôme Cahuzac a détenu pendant de longues années un compte bancaire non déclaré à l’Union des Banques Suisses de Genève. Ceci est-il vrai Jérôme Cahuzac ?”
Cahuzac : “Non, ça ne l’est pas”.

Jérôme Cahuzac commence ici par apporter une réponse directe à une question fermée (du type Oui ou Non), ce qui est une bonne chose. Notons cependant que c’est l’une des seules dénégations directe de l’accusation sur tout l’entretien. Le reste de l’argumentation du ministre du Budget, comme nous allons le voir, ne porte en effet pas directement sur l’accusation de Médiapart (posséder un compte non déclaré en Suisse) mais sur des éléments périphériques.

00:32-00:37 :

Cahuzac :”En justice,mes accusateurs devront prouver que leurs accusations sont fondées. Ils auront du mal.

Lorsque Jérôme Cahuzac prononce la phrase “ils auront du mal”, notons que 2 hypothèses peuvent ici être faites :
1) il ne s’agit ni plus ni moins que d’une tournure de phrase, signifiant que l’on ne peut pas trouver des preuves contre quelqu’un d’innocent
2) selon notre second principe , si J. Cahuzac dit que ses accusateurs “auront du mal” à prouver leurs allégations, c’est qu’il le pense véritablement. Remarquons cependant que dire que Mediapart aura du mal à prouver que leurs accusations sont fondées ne revient en revanche pas à dire qu’elles soient fausses.

01:35 :
Jérôme Cahuzac, globalement impassible et laissant peu transparaitre ses émotions sur l’ensemble de l’entretien, laisse ici échapper l’un des principaux signes d’émotions de l’extrait. Il montre ainsi un signe rapide de peur à l’évocation de R. Garnier, l’agent qui a consulté le dossier fiscal de J. Cahuzac en 2008. Ce signe se caractérise par une une lèvre inférieure qui s’étire très rapidement (moins d’1/2 seconde) et on parle ainsi d’une “micro expression“.

Quelle est la cause de cette émotion ? Nous ne pouvons qu’émettre des hypothèses à ce sujet. Si le visage permet de lire en temps réel les émotions ressenties par une personne, les micro-expressions ne nous disent en revanche jamais ce qui les a causées. Ici, il est intéressant de constater que J. Cahuzac montre un signe de peur au moment précis de l’évocation de l’agent du fisc R. Garnier.

03:40 :

Apathie (à propos de l’enregistrement) : “Voyez-vous qui est cet agent d’affaire par exemple ?”
Cahuzac, par deux fois : “C’est une plaisanterie”

Le genre de réponse apporté ici, indirect, repose sur le fait que celui qui la prononce pense (espère ?) que la déduction de la réponse à la question posée soit considérée comme évidente par celui qui la pose.

Lorsque quelqu’un ment, ce procédé a l’avantage de permettre de ne pas mentir stricto sensu, et respecte ainsi notre premier principe cité en début d’article. En l’occurrence le fait de dire “c’est une plaisanterie” est ici censé être équivalent à la réponse “Non, je ne vois pas qui est cet agent“. Or en détection du mensonge, nous ne faisons pas de déduction et d’interprétation des réponses. Un Non est un Non, mais aucune autre réponse ne peut s’y substituer. Une réponse directe à la question posée aurait ici été plus convaincante.

03:44 :
Anecdotiquement J. Cahuzac déclare :

“Ceux qui me connaissent ne voient pas que c’est le vocabulaire que je peux utiliser”.

A nouveau, par application de notre second principe , nous croyons Jérôme Cahuzac lorsqu’il dit que ceux qui le connaissent ne voient pas qu’il utilise ce genre de vocabulaire. En revanche, nous ne déduisons pas que cela signifie qu’il n’utilise pas ce genre de vocabulaire et que par conséquent les mots qui lui sont prêtés dans l’enregistrement ne peuvent pas être les siens. Non. Tout ce que nous pouvons déduire ici, c’est que si ses proches ne le “voient” pas parler de la sorte, c’est simplement qu’il ne parle pas comme cela devant eux. En revanche, cela ne signifie pas qu’il ne parle jamais de cette façon et que la voix enregistrée n’était par conséquent pas la sienne.

03:59 :

Apathie : “L’agent d’affaire, vous le connaissez ?”
Cahuzac: “Mais enfin, à aucun moment je n’ai eu à rencontrer des gens comme cela”

Comme précédemment, quand Cahuzac dit qu’il n’a pas “eu” à rencontrer d’agent d’affaire, nous partons du principe qu’il dit la vérité. Mais, pour autant, cela ne signifie pas nécessairement qu’il n’y ait pas eu d’agent d’affaire qui soit intervenu en sa faveur. Simplement, nous savons qu’il n’a pas eu besoin d’en rencontrer.

D’autre part, lorsque Cahuzac fait référence aux agents d’affaire en disant “des gens comme cela“, il emploie ce que l’on appelle en détection du mensonge un langage distancier. Ce langage consiste en effet à introduire une distance psychologique avec d’autres personnes ou sujets, et les recherches en psychologie du mensonge ont montré que ces tournures de phrases étaient plus courantes lors d’un mensonge que dans des récits crédibles.
(Pensez, par exemple, au fameux “je n’ai pas eu de relations sexuelles avec cette femme, Mlle Lewinsky” de Bill Clinton !)

04:15 :

Apathie : “C’est de la calomnie de la part du site ?”
Cahuzac : “Écoutez la justice définira précisément ce qu’il en est”.

Rétrospectivement, on constate à nouveau que Cahuzac ne croyait pas si bien dire vu la tournure des événements. Notons également qu’encore une fois, il n’apporte pas de réponse directe à la question qui lui est posée, sans doute en raison de notre premier principe selon lequel “personne ne veut mentir”. Inconsciemment sans doute, Cahuzac ne peut pas affirmer que les accusations de Mediapart relèvent de la calomnie, puisqu’il sait en son for intérieur que c’est, au moins partiellement, faux.

04:39-04:47 :

Apathie : “Et donc les journalistes inventent tout ?”
Cahuzac : “J’ignore ce qu’il en est de leurs intentions et des éléments dont ils disposent”.


Encore une fois, J. Cahuzac, apporte ici une non-réponse à la question du journaliste. En disant “J’ignore ce qu’il en est de leurs intentions et des éléments dont ils disposent”, le ministre dit sans doute la vérité, mais oublie au passage de répondre à la question qui lui est posée.

Enfin, quand JM. Apathie lui demande par deux fois “le compte suisse n’existe pas ?”(05:01 puis 05:30), J. Cahuzac ne répond à cette question que la seconde fois. Et lorsqu’il finit par y répondre, il commet ce que l’on appelle un “lapsus gestuel” puisqu’il hoche la tête en faisant “oui” tout en prononçant une réponse négative (“le compte suisse n’existe pas”). C’est une petite contradiction entre son langage verbal et non verbal, et qui représente un point d’attention à creuser davantage.

Conclusion et suites de l’affaire

Lors de sa première interview au sujet des accusations de Mediapart sur l’existence d’un compte en Suisse non déclaré au fisc, Jérôme Cahuzac a globalement été peu expressif du point de vue de sa communication non-verbale. En revanche, c’est l’analyse détaillée de ses déclarations et des mots mêmes qu’il a employés qui s’est avérée être plus intéressante et a révélé qu’il y avait plus dans l’affaire que ce que le ministre voulait bien reconnaître à l’époque.
Il a ainsi notamment apporté de nombreuses “non-réponses” ou des réponses indirectes aux questions (quant à elles directes) de Jean-Michel Apathie.

Les questions qui occupent à présent l’actualité médiatique sont désormais de savoir si des membres du gouvernement ont voulu protéger J.Cahuzac au cours des derniers mois, mais également si d’autres sont concernés par des comptes non déclarés à l’étranger.

Pour d’autres analyses de l’actualité et des suites de l’affaire Cahuzac, postez ci-dessous des liens vers des interviews et nous les analyserons dans un prochain article !

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  • Marechal

    Date: 08 avr

    Félicitations.

    Votre analyse est très convaincante.

    Merci.

    Didier Marechal

  • Excellent article, très complet, très instructif.

  • Othello_admin

    Date: 19 avr

    Pour le dénouement de l’affaire, regardez la première interview de Cahuzac depuis ses aveux :

    http://bcove.me/t8byu82f

    • Othello_admin

      Date: 19 avr

      En particulier, quels signes d’émotions peut-on voir sur cette vidéo ?

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