Microexpressions: historique et revue critique

Qu’est-ce qu’une microexpression ?

Les microexpressions sont des signes brefs et involontaires d’émotion sur le visage, et peuvent révéler chacune des 7 émotions universelles (voir notre dossier ici)

Lorsqu’une personne éprouve une émotion qu’elle ne cherche pas à contrôler ou dissimuler, les expressions faciales correspondant à cette émotion apparaissent typiquement pendant 0,5 à 4 secondes. Ces “macroexpressions” sont assez faciles à reconnaître, et surviennent lorsqu’une personne est seule ou en compagnie de ses proches.

A contrario, les microexpressions peuvent apparaître si rapidement sur le visage d’un individu (jusqu’à 1/30ème de seconde) que si vous clignez des yeux à ce moment là, vous manquerez de les voir. Ce sont des signes d’émotions qu’une personne cherche à contrôler ou dissimuler volontairement, qu’elle ressent inconsciemment, ou encore qui apparaissent lors d’une succession rapide de différentes émotions.

Découverte des microexpressions

L’existence des microexpressions fut tout d’abord découverte par Haggard et Isaacs dans leur étude datant de 1966 [1]. Dans celle-ci, l’analyse des enregistrements de sessions de psychothérapie leur révèle la présence de ce qu’ils appellent des “micro-moments”, c’est-à-dire de signes subtils et rapides de communication non-verbale entre un thérapeute et son patient.

En 1967, William Condon devint l’un des pionniers de l’étude des interactions de l’ordre fraction de seconde. Dans sa célèbre étude [2], Condon examina minutieusement un segment de quatre secondes et demi de film, image par image (chaque image représentant 1/25ème de seconde). Après analyse cette portion de film durant près de un an et demi, il put discerner des “micro-mouvements” d’interactions. Par exemple, l’étude d’un couple montra que la femme bougeait son épaule au moment exact où son mari levait sa main. Ces deux interactions combinées faisaient apparaître l’existence des “micro-rythmes”. L’étude de Condon ne portait toutefois pas sur les expressions faciales.

Dans les années 70, Ekman et Friesen incluent le concept de microexpressions dans leurs études des indices non-verbaux du mensonge[3][4]. A l’origine, Paul Ekman eut l’idée d’étudier les microexpressions faciales d’émotions lorsque des psychothérapeutes lui présentèrent des enregistrements de patients suicidaires prétendant se sentir mieux, et demandant une autorisation de sortie de l’hôpital pour retrouver leur famille le temps d’un week-end. En réalité, certains patients avaient uniquement demandé cette autorisation dans le but de se suicider. Comment dès lors reconnaître les patients qui allaient véritablement mieux de ceux qui avaient un tel projet ? C’est en regardant les films de ces patients au ralenti qu’Ekman découvrit la présence de microexpressions de tristesse chez les patients toujours suicidaires. [5]

Revue critique de l’emploi des microexpressions dans la détection du mensonge

Bien que le concept de microexpressions se soit depuis largement répandu, son acceptation au sein de la communauté scientifique s’est faite de façon quel que peu non-critique. Il faut en effet attendre 2008 et une étude menée par Stephen Porter pour valider l’occurence de microexpressions contradictoires et révélant les véritables sentiments de tous les sujets tentant de mentir à propos de leur émotions. Dans une étude de 2011, Porter parvient même à un taux de détection du mensonge de 90% en combinant expressions faciales et analyse verbale des discours. [6][7]

Toutefois, ces mêmes études ont montré que des microexpressions contradictoires pouvaient également apparaître chez des sujets honnêtes. De plus, les deux seules études portant sur les microexpressions dans des mensonges ne portant pas sur des émotions (mais par exemple sur des opinions) sont parvenus à des résultats différents quant à leur efficacité dans la détection de mensonge non émotionnels [8][9]. D’autres études sont donc nécessaires avant de pouvoir recommander la généralisation de l’utilisation des microexpressions dans la détection des mensonges non émotionnels.

Références

[1] Haggard, E. A., & Isaacs, K. S. (1966). Micro-momentary facial expressions as indicators of ego mechanisms in psychotherapy. In L. A. Gottschalk & A. H. Auerbach (Eds.), Methods of Research in Psychotherapy (pp. 154-165). New York: Appleton-Century-Crofts

[2] Condon, W., S,, & Ogston, W. D. (1967). A segmentation of behavior. Journal of Psychiatric Research, 5, 221-235.

[3] Ekman, P., & Friesen, W. V. (1969). The repertoire of nonverbal behavior: Categories, origins, usage, and coding. Semiotica, 1, 49-98.

[4] Ekman, P., & Friesen, W. V. (1974). Nonverbal behavior and psychopathology. In R. J. Friedman & M. Katz (Eds.), The psychology of depression: Contemporary theory and research (pp. 3-31). Washington, D. C.: Winston and Sons.

[5] The Naked Face (2002). Articles from the New Yorker.

[6] Porter, S., & ten Brinke, L. (2008). Reading between the lies: Identifying concealed and falsified emotions in universal facial expressions. Psychological Science, 19(5), 508-514.

[7] ten Brinke, L. & Porter, S. (2011, in press). Cry me a river: Identifying the behavioural consequences of extremely high-stakes interpersonal deception.

[8] Warren, G., Schertler, E., & Bull, P. (2009). Detecting deception from emotional and unemotional cues.
Journal of Nonverbal Behavior, 33(1), 59–69.

[9] Frank, M. G., & Ekman, P. (1997). The ability to detect deceit generalizes across different types of highstake
lies. Journal of Personality and Social Psychology, 72, 1429–1439.

Copyright 2012